HISTOIRES DE LIEUX*

 

 

Par Aurore Jesset – 2015

 

Un style graphique singulier

 

La démarche picturale de Jean-Paul Hebrard rend compte d’un maniement aiguisé de la couleur et du graphisme. L’harmonie chromatique et géométrique de ses peintures accueille le regard dans un style abstrait propre à l’artiste.

 

Un œil attentif reconnaîtra dans ses compositions, des repères familiers par la représentation pictographique des différents éléments constitutifs de l’environnement mêlant nature et architecture: des codes couleurs et formes (arbres, maisons, chemins...) balisent l’ensemble. Rapidement, le regard se trouve embarqué dans une promenade dont le mouvement est donné par des lignes aux contrastes forts  (noir, blanc, orange).  Ainsi, des voies de passage se dégagent comme une douce invitation  à circuler dans un paysage à découvrir.

 

On peut reconnaître, dans les réalisations de Jean-Paul Hebrard, une solide expérience du graphisme. Son implication passée dans la publicité éclaire un style particulier de la mise en page par l’organisation géométrique et chromatique des différentes zones. L’artiste remarque une évolution : « le blanc tournant est moins fixe, à cause du mouvement qui repousse les marges (…) Je viens du hors cadre par la sculpture, j’ai besoin d’espace (…) Maintenant, certaines pièces sortent du cadre ». L’objet situé dans un espace en trois dimensions, devient support du plan : table d’orientation, cartographie enroulée, médaillon « espace temps »... Du bas relief à la sculpture, le traitement de l’espace dans l’espace prend différentes déclinaisons. Et la diversité du savoir-faire de l’artiste-plasticien ouvre sur 360°, le champ de l’expérience.

Les combinaisons entre l’épaisseur de certaines courbes rigoureuses suggérant contours ou zones de passage et les aplats de couleurs géométrisés créent une tension, forte d’une dynamique intéressante. Aussi, elles apportent de la structure au tout. L’artiste parle de « maçonnerie ». L’association graphique de vues verticales, aériennes, horizontales  sur un même plan participe à cette dynamique globale. « Cet ensemble plastique où se côtoient des points de vue différents » évoque le cubisme et introduit de la perspective, également induite par l’emploi du blanc et du noir. Jean-Paul Hebrard manie finement des valeurs spécialement inscrites dans l’approche illustrative de la bande dessinée ou de la publicité. D’autre part, l’artiste constate que « le blanc rentre moins à  l’intérieur (…) moins de transition d’un espace à l’autre ». L’espace apparait donc moins segmenté et moins cloisonné, avec des passages chromatiques plus nuancés (dégradés), ainsi l’harmonisation par le regard devient plus fluide.

 

La richesse des compositions graphiques (traits, couleurs, formes) faite d’une multiplicité de combinaisons possibles s’élabore au fur et à mesure de la réalisation. Autrement-dit, l’artiste  ne fait pas de plan préalable ! Au-delà de l’exploit, cette disposition qui dépasse les limites ordinaires témoigne d’une maîtrise graphique remarquable conjuguant plusieurs exigences, notamment l’expertise graphique et esthétique ainsi qu’une grande précision du geste.  Il est saisissant d’entendre Jean-Paul Hebrard dire à ce sujet : « c’est de l’improvisation, je n’ai pas le droit à l’erreur, la structure vient seule (…) ça s’emboite tout seul ». Sa démarche rend compte d’une grande liberté explorée avec méthode et rigueur.

 

Sa formation et ses sources d’inspiration

 

Formés par les écoles des Beaux Arts et des Arts Décoratifs, Jean-Paul Hebrard se tourne vers la publicité. Il s’y investit durant une vingtaine d’années et continue parallèlement à expérimenter la création dans son atelier. Venant de la campagne aux vastes espaces,  le rapport à la sculpture et au volume s’est affirmé comme son domaine plastique dont l’influence est d’ailleurs perceptible dans sa conception du plan. L’artiste est un chercheur, tourné vers ce qu’il peut apporter à la peinture. Dans le passé, cette démarche a suscité un rapport particulier à la toile, traversé par une certaine ambivalence. Cependant, il n’a jamais cessé d’expérimenter son intérêt pour la composition picturale. La publicité semble avoir été un juste compromis entre l’attrait pour le volume et sa recherche graphique.

 

Le corps, notamment des corps à l’Egon Schiele, au crayon épais ont été un champ d’expérimentation, ainsi que l’utilisation de nombreux supports et techniques (tissus, métaux, terre, collage, moules etc.) dans un large éventail de réalisations. Depuis toujours, Jean-Paul Hebrard explore les sujets et les matières au gré des problématiques qui se posent et des trouvailles qu’il fait.  Plus récemment (6 ans environ), son intérêt pour l’univers des signes graphiques s’est révélé comme une évidence. L’architecture contemporaine avec son milieu urbain s’est peu à peu invitée dans ses paysages abstraits. L’œuvre de Keith Haring le conforte alors dans son goût pour les traits larges, les aplats de couleurs et les représentations stylisées.

 

Dans ce contexte,  deux rencontres artistiques du domaine graphique sont déterminantes. Jan Voss,  artiste multidisciplinaire d’origine allemande,  l’éclaire par sa démarche de la composition. Puis, il découvre l’américaine, Shirley Jaffe,  elle est une figure majeure de l’art contemporain.  Il en parle comme « un coup de foudre »  qui a fortement nourri son évolution.  Il y retrouve l’intérêt pour le plein, le vide et pour la qualité de la forme. Même si Shirley Jaffe ne cherche pas la représentation par le signe (une forme ne renvoie pas à un élément objectivable), elle  synthétise sa vision du monde par une abstraction géométrique rythmée et colorée dans un ensemble graphique qui résonne étroitement avec le travail actuel de Jean-paul Hebrard.

 

Dans le même registre, l’artiste ne manque pas de citer l’œuvre époustouflante de Hans Arp.

 

 

Le style de l’artiste n’est pas sans évoquer d’autre part, Piet Mondrian,  par les aplats de couleurs et les contours contrastés. Cependant, la part dominante des courbes et du mouvement et la recherche d’une profondeur de champ dans le travail de

Jean-Paul Hebrard, nous rapproche davantage de Fernand Léger orienté par le volume et le plan au sein d’un espace idéal, ainsi que de Jean Helion, peintre français, qui privilégie la perspective et le rythme dans une œuvre évoluant de l’abstraction à la figuration de scènes de la vie. Le caractère chromatique et dynamique des réalisations de notre artiste évoquent également le Pop Art. Une origine apparaît commune, la publicité et la bande dessinée, mais surtout une certaine façon de mettre en scène la matière graphique sur l’espace-plan. En l’occurrence, quelques oeuvres de Jean-paul Hebrard  (table d’orientation, carte enroulée, le médaillon « espace temps ») sont en écho avec certaines sculptures de Roy Lichtenstein. Contemporaine au Pop Art,  la Figuration Narrative intéresse aussi notre artiste plasticien, notamment Hervé Télémaque, Valério Adami, Eduardo Arroyo. L’œil y retrouve, en effet,  un certain lien de parenté graphique, tout autant d’ailleurs, avec la Figuration Libre (apparue une vingtaine d’années plus tard), à travers les réalisations d’Hervé Di Rosa, de Robert Combas et bien d’autres.

 

La démarche de Jean-Paul Hebrard reflète une sérieuse connaissance de l’histoire de l’art. Son travail est traversé par de nombreux courants y compris les plus contemporains comme le « graff » dont le déploiement créatif se trouve actuellement  au cœur de la scène artistique

 

Une géométrie familière

 

Depuis la préhistoire, les artistes ont ressenti la nécessité de stylisation des formes, aussi bien dans un souci de lisibilité que dans une démarche esthétique.

 

Le travail de Jean-Paul Hebrard nous plonge dans un univers géométrique pour situer des éléments familiers. La géométrie apporte de tout temps des repères pour se  représenter l’espace, elle nous permet d’avoir conscience des formes (et de leur taille) qui nous entourent.

 

La géométrie a toujours orienté la peinture dans la composition, décomposition picturale, et bien d’autres disciplines plastiques.

L’artiste propose ici une nouvelle façon de considérer la cartographie d’un espace familier. Son œuvre invite une autre conception de la topologie par un regard artistique original sur les lieux.

 

Une fois dépassée l’aspect froid de la géométrie, guidé par les pictographes que le regardeur identifie et reconnaît, la promenade visuelle prend une allure familière.

 

Sous des apparences modernes, voire futuristes, données par la géométrisation de l’espace graphique, Jean-Paul Hebrard, nous reconnecte avec des pratiques ancestrales puisque les pictographes, représentations graphiques stylisées, étaient utilisés comme signes par des peuplades sans écriture dans l’art rupestres.

 Aujourd’hui, au XXI è siècle, des dessins figuratifs stylisés s’inscrivent dans la signalétique propre à de nombreux domaine (météo, routes, tourisme, téléphonie, informatique, environnement, textile,  etc). Leur fonction de signe sert à s’adresser au plus grand nombre.  

 

Ainsi, Jean-Paul Hebrard nous rappelle que l’art n’est jamais déconnecté de l’histoire collective et des évolutions qu’il côtoie.

 

Les réalisations de Jean-Paul Hebrard nous interpellent parce qu’elles traduisent une démarche sensible portée par une expertise plastique remarquable. La force de sa démarche n’échappe pas au processus inhérent à la création, bien au contraire, elle en témoigne : l’art est un éternel mouvement entre l’artiste et l’imaginaire collectif, d’une temporalité à l’autre, il tend un pont fondateur pour l’humanité,  entre le souvenir et l’avenir par la voie précieuse de la sublimation.

 

 

 

*Aurore Jesset, psychologue, psychanalyste, écrivaine férue d’art

 

 

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